août 18, 2003

Regard sur le journalisme citoyen, deuxième partie

Une nouvelle synergie se développe entre les journalismes institutionnel et citoyen, une synergie où les deux mondes ont tout à gagner à collaborer

Mais qu'est-ce que le journalisme citoyen? Quand le citoyen s'empare des outils et va à la chasse aux nouvelles, est-ce du journalisme? Quand le citoyen réalise des entrevues et les publie sur son carnet Web, est-ce du journalisme? Quand le citoyen révèle des faits et des informations ignorés des médias, est-ce du journalisme? Seconde partie d'un regard sur cette nouvelle tendance, le journalisme citoyen.

Monica. Un prénom qui allait «mettre au monde» Matt Drudge, autrefois un illustre inconnu, aujourd'hui un incontournable sur la Toile. En prenant de vitesse les médias traditionnels, et en révélant ce qui est convenu d'appeler l'affaire Monica Lewinsky, Matt Drudge mettait en place les premières briques du journalisme citoyen.

Le journalisme citoyen. Parlez-en à Brent Lott, l'ancien chef républicain du Sénat des États-Unis. Après avoir exprimé une certaine nostalgie du temps où la ségrégation raciale avait force de loi dans certains États du sud des États-Unis, Lott avait été obligé de démissionner de son poste de leader de la majorité. Cependant, seul le Washington Post avait cru bon rapporter les propos de Lott, diffusés sur la chaîne C-SPAN.

C'était sans compter le pouvoir des blogueurs, qu'il s'agisse de journalistes bien établis comme Andrew Sullivan, qui tiennent blogue sur Toile, ou de carnettiers «professionnels» à la plume bien acérée comme l'Instapundit, Glenn Reynolds. En quelques jours, les propos tenus par Lott ont été repris, triturés, analysés, décortiqués par tout ce que la planète compte de blogueurs spécialistes en actualité. Devant cette pression, les grands médias traditionnels n'ont eu d'autres choix que de prendre le train qui, déjà, filait à grande allure. Et Lott, lui, a dû se résoudre à quitter son poste de leader de la majorité après le tollé de protestation provoqué par ses remarques racistes.

Beaucoup d'appelés, peu d'élus

Et ce n'est qu'une question de temps avant que de tels événements surviennent de notre côté de la frontière. Les nouveaux outils de publication automatisés permettent à quiconque veut bien prendre le temps d'écrire, de publier sur la Toile ses réflexions, ses découvertes et, qui sait, sa nouvelle exclusive. Qu'on le veuille ou non, le journalisme citoyen fait sa place sur la Toile.

Cependant, bien des journalistes professionnels, gardiens du temple de la sacro-sainte information, doutent de la crédibilité et de l'intégrité de ces nouveaux «journalistes». Ne nous leurrons pas, sur les quelques millions de carnets Web publiés sur la Toile, peu peuvent vraiment prétendre offrir une information crédible. Éliminons les innombrables journaux personnels ainsi que les carnets qui ne font que livrer les états d'âme de leur auteur, et vous verrez que le nombre de prétendants au titre de journaliste citoyen fond comme neige au soleil. Ce qui ne veut pas dire toutefois que leur influence ne puisse pas se faire sentir, au contraire.

Drudge, Reynolds, Sullivan, ces blogueurs (même si Drudge refuse de se définir ainsi) ont une influence sur la classe politique américaine. Dans le domaine de la technologie, les propos tenus par les blogueurs Dan Gillmor ou Doc Searls sont suivis de près. Et que dire du fameux «Slashdot effect», du nom de ce métacarnet technologique, la terreur des relationnistes qui craignent comme la peste la publication d'un de ces billets critiques dont Slashdot a le secret envers une technologie ou une décision d'affaires. Un billet critique publié sur Slashdot entraîne automatiquement une réaction de la société et de l'individu visé. Parlez-en à Microsoft.

Une première poursuite inévitable

Cependant, un jour, et c'est inévitable, et malgré toutes les balises et les pseudo-codes de déontologie que se donnent ces journalistes citoyens, il y aura une poursuite qui fera l'actualité. Pour Karim Benyekhlef, professeur au Centre de recherche en droit public de l'Université de Montréal, cela ne fait aucun doute que ce jour est plus proche que l'on ne croit.

«Il ne faut pas oublier que le blogueur est aussi un éditeur, et par le fait même, responsable du contenu publié sur son carnet Web. Il est donc inéluctable qu'une première poursuite envers les propos tenus par un blogueur se produise. Et de cette poursuite, résultera ce que nous appelons dans le jargon, le «chilling effect». Un immense frisson parcourra la blogosphère et nombreux seront les carnets, et les journalistes citoyens qui adopteront des mécanismes d'autorégulation. À savoir s'il y a danger pour la liberté d'expression, il faudra voir.»

Toutefois, le journaliste Doc Searls doute qu'il y ait jamais cet effet de peur. «Que pensez-vous que la communauté fera lors de cette première poursuite ? Elle fera exactement la même chose qu'elle fait actuellement : elle réagira en "postant" encore plus de billets sur le sujet.»

Quant à JD Lasica, du Online Journalism Review, celui-ci va plus loin. «Je ne crois pas que le droit ait un quelconque impact sur le journalisme citoyen. Il y aura toujours un côté potins [gossip] dans l'univers des carnets, et cela parce que le côté informel des communications fait partie de la nature humaine.»

Un bel optimisme de la part de ces blogueurs, et cependant, je doute tout se déroule aussi bien qu'ils le croient. En cela, je suis plutôt enclin à épouser la thèse de Karim Benyekhlef.

Un code de déontologie adapté

Pour moult blogueurs, ces problèmes d'étique et de droit ne se posent pas. Mais qu'en est-il pour ceux qui désirent aspirer à la crédibilité des médias traditionnels ? Un code de déontologie officiel s'impose-t-il ?

Rebecca Blood, auteure du livre The Weblog Handbook, constate d'importantes différences entre le journaliste traditionnel et le journaliste citoyen. Évidemment, le fameux code de déontologie des journalistes est ce qui différencie le plus ces deux mondes. Toutefois, pour les blogueurs qui désirent être pris au sérieux, et qui veulent s'afficher comme journalistes, Blood propose donc un code de déontologie adapté à ce nouvel épiphénomène.

- Seuls les faits dont vous aurez vérifié l'authenticité devront être publiés comme tel. Si vous croyez que votre billet n'est que spéculation, dites-le. Si vous avez des doutes sur la valeur d'une information, ne la publiez pas ou exprimez votre réserve.
- Si du matériel sur lequel vous basez vos affirmations existe sur la Toile, publiez des hyperliens vers ceux-ci.

- Ne pas hésiter à vous rétracter publiquement en cas d'erreur. Nul n'est parfait. Il arrive qu'une nouvelle ou une référence sur laquelle une histoire s'appuie s'avère erronée. À partir du principe que, souvent, l'ensemble des lecteurs en savent plus qu'une seule personne, une fausse information sera rapidement repérée. N'hésitez pas à la corriger.

- N'effacer aucune information publiée précédemment. Vous pouvez ajouter une information, mais en aucun cas, vous ne pouvez réécrire ou effacer une information publiée. Certains blogueurs, comme Mark Pilgrim du site DiveintoMark, vont même plus loin. Ceux-ci affichent sur leur site le nombre de versions d'une même nouvelle et les changements qu'ils ont faits à la nouvelle.

- Les possibles conflits d'intérêts, tu révéleras publiquement. L'auteur d'un carnet sur l'environnement, et membre de Greenpeace par exemple, se devra de révéler à ses lecteurs cette information.

- Ne pas avoir peur d'être critique envers ses sources. Lorsqu'un blogueur se réfère à une source d'information dont la crédibilité ou l'impartialité lui semble discutable, celui-ci doit clairement l'indiquer dans son billet.

Évidemment, nombreux sont les journalistes citoyens qui veulent être pris au sérieux, à adopter de tels critères de publication. Ce que Rebecca Blood propose est assurément, une bonne base de réflexion.

Une nouvelle alliance ?

Pour les journalistes traditionnels, qui gagnent leur croûte dans de grandes entreprises de communication ou dans un service public quelconque, nombreux sont ceux qui doutent que ce nouveau journalisme citoyen puisse avoir quoi que ce soit à voir avec le véritable métier de journaliste. Et encore plus nombreux sont ceux qui pensent que ce sont deux mondes qui ne pourront jamais se mélanger. Et pourtant.

Doc Searls, Dan Gillmor et JD Lesica pensent tout à fait le contraire. Pour eux, les gardiens du Temple de la sacro-sainte information auraient tout à gagner d'une «alliance» journalisme traditionnel et journalisme citoyen.

Selon Gillmor : «Les deux mondes, malgré leurs grandes différences, peuvent apprendre l'un de l'autre. Les journalistes citoyens peuvent apprendre des professionnels, leur sens rigoureux de la nouvelle, et les principes journalistiques les guidant, tandis que le journaliste traditionnel peut apprendre plus de ses lecteurs sur un sujet X.» Toujours ce principe que l'ensemble des lecteurs en connaît plus qu'une seule personne.

D'ailleurs, plusieurs journalistes traditionnels ne se gênent pas pour suivre les écrits de multiples carnets Web et reprendre à leur profit une bonne histoire qu'ils auraient peut-être négligé de couvrir auparavant.

Pour Lasica, «les journalistes traditionnels peuvent aussi redécouvrir le plaisir de l'écriture plus personnalisée en tenant blogue sur Toile, le journalisme institutionnel édulcorant souvent les écrits de bons chroniqueurs».

De plus, pour avoir communiqué par courriel avec quelques-uns de ces professionnels qui ont décidé de publier aussi sur le Web, l'interactivité avec le lecteur se modifie. Ceux-ci apprennent à respecter les écrits de certains blogueurs, échangent avec eux et, souvent, reçoivent de l'information privilégiée.

Et que dire de la transparence. Pour que les lecteurs comprennent tout le cheminement derrière une réflexion, les éditorialistes du Dallas Morning News publient à chaque jour sur la Toile, dans un carnet Web, l'ensemble des arguments qui ont mené à la publication d'un éditorial. Inutile de dire que cela mène à des échanges particulièrement fructueux entre l'équipe éditoriale et les lecteurs.

Bref, ce ne sont là que quelques exemples de cette nouvelle synergie qui se développe entre journalisme institutionnel et journalisme citoyen, une synergie où les deux mondes ont tout à gagner à collaborer.

Pour Dan Gillmor, «c'est le journalisme de demain qui se met en place, alors que les professionnels auront comme associés, le journaliste citoyen. Il était plus que temps que les lecteurs aient enfin la possibilité de s'impliquer dans le processus éditorial».

Tel que promis la semaine dernière, vous trouverez sur mon carnet Web, et ce, dès aujourd'hui en fin de journée, l'intégralité des entrevues et du matériel que j'ai utilisés pour réaliser ces articles sur le journalisme citoyen. Vous verrez que nombreux sont les sujets qui n'ont pas été abordés, faute de place. Cependant, pour les journalistes interviewés, et pour l'auteur de ces lignes, il était important que toutes ces questions et ces réponses soient publiées.

Note de l'auteur: Les textes qui suivent sont le résultat d'une série de questions-réponses entre JD Lasica, Dan Gillmor, Doc Searls et moi. Comme vous pourrez le constater, à peine 5%-10% des questions ont véritablement servi à la rédaction de mon article. Il y a donc encore plein de réponses tripatives. Les réponses n'ont été en aucun cas édités. Je n'ai fait qu'un simple copier-coller dans Dreamweaver. Vous aurez donc droit à tout, y compris mon mauvais anglais. Si vous désirez citer une partie de ce contenu sur votre carnet, je vous demande d'en indiquer la provenance et le contexte. Merci.

Entrevue de JD Lasica

Entrevue de Doc Searls

Entrevue de Dan Gillmor

Posted by Michel Dumais at août 18, 2003 11:58 AM | TrackBack
Comments

Rapidement, deux commentaires sur les deux textes.

1. Les motivations des carnetiers

Il ne faudrait pas présumer que tous les carnetiers ont une intention journalistique. Les motivations m’apparaissent très variées. Pour ma part, c'est davantage un « espace pour mettre en ordre mes idées » qui se veut ouvert sur une « communauté de réflexion ». En d'autres termes, je ne considère pas ceux qui s'intéressent à mon carnet comme un « lectorat » ou un comme « auditoire » mais bien comme un « groupe de gens qui mènent des réflexions semblables aux miennes » et qui, par leurs écritures quotidiennes, alimentent généreusement mes réflexions (par des commentaires, en réagissant à mes textes sur leurs propres carnets, etc.). Et d'ailleurs, mon carnet serait tout à fait utile et pertinent dans le cadre de ma démarche... même sans aucun lecteur! Ce qui n’est pas le cas d’un journaliste qui, par définition, a besoin d’un lectorat.

2. Au sujet du journalisme citoyen

Il me semble que l'expression « journalisme citoyen » porte à confusion dans le texte. À mon avis, c'est davantage la nature du propos que certaines caractéristiques de l'auteur qui devrait définir le journalisme citoyen.

C'est le choix des sujets et/ou des perspectives adoptées sur un sujet qui permet d'associer un texte à un courant « citoyen ». Le journalisme citoyen est à mon avis une forme de journalisme qui s'intéresse aux mécanismes de la vie en société et qui offre aux lecteurs des renseignements, des analyses ou des moyens pour exercer leurs droits et assumer leurs responsabilités de citoyens. Un journalisme qui favorise l'exercice de la citoyenneté. Autrement, vaudrait mieux parler de « citoyens journalistes » que de « journalisme citoyen ».

Le monde des « citoyens journalistes » n'est pas sans intérêt, bien sûr, mais celui du journalisme qui permet aux citoyens de mettre les technologies de l’information et de la communication au service de leurs convictions et de leurs aspirations m'intéresse bien davantage.

Posted by: Clément Laberge on août 18, 2003 02:29 PM

Correction : c'est Trent Lott et non pas Brent Lott

http://lott.senate.gov/

Posted by: petitMarcus on août 23, 2003 11:52 PM

Il serait très intéressant de poursuivre dans cette veine et de pousser la réflexion plus loin encore en publiant une troisième et même une quatrième partie à cette série de carnets sur le journalisme citoyen. Il me semble que ce sujet mériterait une plus grande attention encore, étant donné le caractère révolutionnaire qui s'en dégage. En effet, c'est la nature et les fondements mêmes du traitement médiatique qui est en cause. Comment un journaliste sérieux pourrait-il consciemment le nier ?

Étant un blogueur actif au sein de ma propre communauté (qui ne se veut pas du tout à visée journalistique, mais bien purement une plateforme de réflexion sur l'avancement des technologies Web et de la normalisation des méthodologies de conception), je ne prétend pas au titre de journaliste citoyen. Je serais plutôt de l'avis de Clément Laberge lorsqu'il parle d'un « espace pour mettre en ordre mes idées » qui se veut ouvert sur une « communauté de réflexion ». Le concept de journalisme citoyen se prête t-il à ma communauté ? Ou peut-on tracer la ligne entre le vulgaire blogueur et le journaliste citoyen ? Le concept de journaliste des technologiques Web standardisées citoyen existe t-il ou est-ce limité aux phénomènes d'actualités destinés à couvrir les premières pages des grands quotidiens comme la politique, l'environnement et l'économie ?

Je ne peux nier le fait que la communauté de blogueurs a presque complètement remplacé le journalisme traditionel dans ma quête quotidienne d'information sur le Web (ma principale source d'information). S'il me reste encore le téléjournal de 22 heures, le Point et Enjeux pour me faire une idée de la Société dans laquelle j'évolue, je ne peux faire autrement que de constater que la méfiance que j'éprouve envers le journalisme traditionnel est complètement désamorcée par la confiance accordée aux blogueurs qui traitent des mêmes sujets d'actualités (lorsque ceux-ci s'accordent bien entendu). À défaut, ma confiance est automatiquement accordée à celui qui diffuse la nouvelle dans un but non-mercantile.

Je ne sais d'ou provient cette méfiance. Ce pourrait être la couverture assurément biaisée de la Guerre en Irak, la pollution médiatique et l'envahissement des reality shows qui commencent à déferler sur nos ondes, Bowling for Columbine et Stupid White Men de Michael Moore, ou tout simplement un cumul de scepticisme vis-à-vis l'information qui m'est transmise (et surtout les filtres appliqués dessus) depuis des années par le biais des journaux et de la télévision. Tout ce que je peux reconnaitre, c'est que cette méfiance existe réellement et que je ne peux en faire abstraction lorsque le monsieur cravaté à la télé me dit que les Irakiens sont reconnaissants d'avoir été massacrés ou que le gouvernement américain a reçu menace d'une réplique au 11 septembre, deux ans plus tard. Entre le scepticisme et la paranoia, il n'y aurait qu'un pas à franchir. Je vous avouerai que parfois, le saut me tente beaucoup.

Norbert Wiener a déjà dit que « le sort de l'information dans le monde typiquement américain est de devenir quelque chose que l'on peut vendre ou acheter... [et] ...que cela conduit à l'incompréhension de l'information et des notions qui en dépendent ». Un des grands avancements qu'Internet nous a permit est incontestablement de pouvoir prendre la parole comme simple citoyen et de jouir d'une plateforme publique sur laquelle nous puissions nous exprimer (diminuant par le fait même l'influence du journalisme traditionnel). Il n'est pas difficile d'imaginer les gouvernements et les corporations manipuler l'information en y appliquant les filtres appropriés afin de maintenir le peuple dans une confortable et réconfortante pseudo-connaissance (certaines mauvaises langues diraient ignorance, mais je ne mange pas de ce pain là ;).

L'information est un droit individuel et collectif. Lorsque le bloggueur devient lui-même journaliste (citoyen) et le fait dans le but d'offrir une fenêtre sur une réalité qui n'est pas teintée par les intérêts d'un tierce partie, le peuple peut enfin commencer à goûter à la véritable information -- et par le fait même, commencer à se questionner sur les véritables enjeux de la société dans laquelle il vit.

Si le journalisme citoyen ne sert ultimement qu'à une seule chose, j'espère de tout coeur que ce sera de ramener à l'ordre le journalisme traditionnel (et ses décideurs) à jouer carte sur table et franc jeu avec nous, les membres de la collectivité. C'est tout le malheur que je nous souhaite.

Posted by: Denis Boudreau on septembre 13, 2003 09:47 AM
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